De force – Karine Giébel


GIEBEL, Karine. De force. Belfond, 2016, 528 pages, 19,50 €.



L’histoire :

«Le temps de l’impunité est révolu. Le temps des souffrances est venu.» Elle ne m’aimait pas. Pourtant, je suis là aujourd’hui. Debout face au cercueil premier prix sur lequel j’ai posé une couronne de fleurs commandée sur internet. Car moi, j’ai voulu l’aimer. De toutes mes forces. De force. Mais on n’aime pas ainsi. Que m’a-t-elle donné ? Un prénom, un toit et deux repas par jour. Je ne garderai rien, c’est décidé. A part le livret de famille qui me rappelle que j’ai vu le jour un 15 mai. De mère indigne. Et de père inconnu. Lorsque j’arrive devant la porte de mon ancienne chambre, ma main hésite à tourner la poignée. Je respire longuement avant d’entrer. En allumant la lumière, je reste bouche bée. Pièce vide, tout a disparu. Il ne reste qu’un tabouret au centre de la pièce. J’essuie mes larmes, je m’approche. Sur le tabouret, une enveloppe. Sur l’enveloppe, mon prénom écrit en lettres capitales. Deux feuilles. Ecrites il y a trois mois. Son testament, ses dernières volontés. Je voulais savoir. Maintenant, je sais. Et ma douleur n’a plus aucune limite. La haine. Voilà l’héritage qu’elle me laisse.

Ce que j’en ai pensé :

Pour moi, Karine Giébel est l’auteure féminine de thrillers français la plus dingue, border-line et tout simplement exceptionnelle, du moment. Se lancer dans sa dernière parution, c’est à la fois beaucoup d’excitation et d’exigences.

Quatre personnages : Maud, la jeune fille victime d’un harceleur, pourrie gâtée et adulée par son père ; Armand Reynier, le père mégalo, chirurgien influent et pas net ; Charlotte la belle-mère dragueuse mais détruite ; et enfin Luc, le garde du corps bien sous tous rapports… enfin presque ! Des menaces, des agressions, des violations d’intimité. Et une sorte de Cluedo dans lequel on se demande où se trouve le méchant.

Ce roman, c’est une tension permanente entre les personnages, que ce soit dans leurs rapports aux autres ou à eux-mêmes. Chacun est border-line, prêt à partir du mauvais côté : drogue, manipulation, meurtre, folie. Aucun individu à peu près sain à qui se raccrocher. C’est une des caractéristiques de Karine Giébel : une ambiance pesante, un rythme assez soutenu et des intrigues inimaginables ailleurs.
Pourtant ici, un peu de prévisible. Notamment certaines révélations que j’avais vu venir. Mais, comme d’habitude, c’est cash, sans concession pour le lecteur. Tu fermes le livre en restant sur un sentiment de noirceur. Un drame familial façon thriller.

Le point fort du livre c’est le style Karine Giébel. Ca se lit tout seul, les pages défilent.
Le point faible, c’est qu’elle a déjà fait tellement mieux précédemment !

Constellation – Adrien Bosc


BOSC, Adrien. Constellation. Stock, 2014, 192 pages, 18 €.


L’histoire :

27 octobre 1949. Le « Constellation » F-BAZN, nouvel avion luxueux d’Air France, s’apprête à rejoindre les Etats-Unis. A son bord, trente-sept passagers, parmi lesquels le célèbre amant d’Edith Piaf, Marcel Cerdan. Mais son périple s’arrête aux Açores, où il s’écrase violemment : aucun survivants.

Éléments de réflexion :

Un livre historique, sur une tragédie qui toucha le monde entier, d’une part car beaucoup de nationalités se trouvaient à bord, mais surtout car des célébrités ont péri : Marcel Cerdan, Ginette Neveu violoniste virtuose, Kay Kamen inventeur des produits dérivés Disney. Et d’autres, plus anonymes, dont Adrien Bosc raconte l’histoire.
Un roman sur le hasard et ses volutes indéchiffrables.

Ce que j’ai apprécié :

– L’écriture d’Adrien Bosc qui très poétique et très acérée. Le récit va vite, les phrases sont souvent courtes, parfois un seul mot. Tout va vite, comme un crash d’avion. Comme une destinée qui ne peut dévier de sa route.

– La démarche d’Adrien Bosc est vraiment intéressante. Un roman historique, oui, à la fois réel et romanesque. De ce crash du 27 octobre 1949, on ne retient que Marcel Cerdan, et éventuellement Ginette Neveu. Deux figures parmi les plus célèbres de leur époque. Mais ils étaient trente-sept. Et c’est sur un pied d’égalité qu’Adrien Bosc évoque leur parcours individuel : héritière d’une marraine fortunée, paysans basques partant faire fortune aux Etats-Unis, inventeur du concept de produits dérivés Disney, et tant d’autres. Et à chaque histoire, on découvre le hasard, comme une partie de dés déjà jouée d’avance.

– Car oui, tout est affaire de hasard. Comme ce jeune apprenti luthier qui devait accompagner Ginette Neveu mais qui annule son vol à la dernière minute car la violoniste n’aura pas besoin de lui dans l’immédiat. Ou encore cet homme d’affaire furieux que son vol ait pris du retard et l’ait fait raté sa correspondance avec le « Constellation » puis apprend le crash avec stupeur. Ou bien ces deux jeunes mariés qui se voient annuler leurs billets pour laisser place à Marcel Cerdan et son équipe : privilège du rang, mais quel privilège. Et que dire de cette prophétie qui dira à Marcel Cerdan, quelques semaines avant même qu’il sache qu’il embarquera sur le « Constellation » qu’il devrait éviter de voyager en avion, surtout le vendredi ?

– Au fur et à mesure du roman, Adrien Bosc s’intègre dans l’histoire pour nous dévoiler son travail d’enquêteur : dans les archives et sur les lieux du crash. Terrible évidence. Une enquête qui, lit-on entre les lignes, le prend peu à peu aux tripes, l’attachant à chacun des individus, avec une ferveur presque familiale.

Ce que j’ai moins/pas apprécié :

– J’ai trouvé beaucoup de points positifs et n’a bien y chercher, dans la ferveur de la fin de ma lecture, rien de négatif n’en ressort. Que le plaisir ressenti à la lecture de ces histoires.

En bref ?

Roman du hasard, tragédie humaine et technique, « Constellation », que ce soit le roman ou l’évènement dramatique, restera longtemps dans les mémoires.

Cadre de lecture : Lu dans le cadre de l’opération « Les matchs de la rentrée littéraire » organisée par le site Priceminister.

Moi et toi – Niccolò Ammaniti

couv582252L’histoire :

Lorenzo est un jeune garçon un peu marginal. Diagnostiqué avec un « égo ambitieux », il ne s’intéresse qu’aux personnes qui font partie de son cercle émotionnel. Les autres ne représentent aucun intérêt pour lui. Mais ne voulant pas déplaire à sa mère, il lui fait croire qu’il est invité une semaine au ski avec des camarades de classe. A la place, il passera une semaine au fond de la cave familiale.

Éléments de réflexion :

Le thème abordé est celui de la singularité de certains individus. Ceux qui sortent de la norme et qui de fait mis de côté. Ainsi que les personnages marginaux, tels que les drogués.
Une des réflexions sous-jacente est la suivante : est-ce que l’on ne peut pas vivre comme on le veut (solitaire par exemple) sous prétexte que la société prône les relations sociales, même fausses, entre les individus ?

Les points positifs :

– La dimension dramatique du roman est merveilleusement racontée, avec une écriture, une langue (et donc une traduction : par Myriem Bouzaher) excellente.
– Le personnage de Lorenzo est très attachant. Le paradoxe exprimé par l’auteur est intéressant : à la fois il est diagnostiqué comme un individu particulièrement égocentrique, mais parallèlement il est très attentif aux émotions et au bien-être de sa mère et sa demi-sœur qu’il connaît à peine.

Les points négatifs :

Je pourrais dire que 150 pages, c’est trop court. Mais étonnamment l’histoire se suffit à elle-même.

En bref :

Très touchant dans les drames évoqués, avec une fin bouleversante. En quelques lignes, toute la dimension tragique prend son sens.

Tes mots sur mes lèvres – Katja Millay

couv12216060L’histoire :

Nastya va avoir dix-huit ans. Elle ne parle pas. Ou plus, depuis qu’il lui est arrivé un évènement tragique qui l’a empêché de poursuivre sa vie.
Pour sa rentrée de terminale, nouvelle ville, nouveau lycée. C’est là qu’elle rencontre Josh. Le seul qui semble aussi marginal qu’elle.

Éléments de réflexion :

Ce livre aborde le thème de la reconstruction d’un être lorsque sa vie a chamboulé à la suite d’un drame, qu’il soit accidentel ou volontaire. Les personnages de Nastya et Josh sont les deux âmes à travers lesquelles l’auteure s’exprime sur ce sujet.

Les points positifs :

– J’ai été charmée par l’histoire d’amour entre Nastya et Josh. Sans le vouloir, ils se trouvent, se retrouvent, s’entraident et se détruisent. Et cela m’a arraché des larmes !
– Le style de Katja Millay (et la traduction) est excellent. Tout y est juste. Par de clichés dans cette histoire d’adolescents. Il n’y a pas de longueurs, pas de passages ou d’éléments superflus. La lecture est tellement fluide, l’histoire tellement prenante, qu’il est difficile de ne pas le lire d’une traite.
– Les histoires personnelles de Nastya et de Josh sont très différentes mais à la fois similaires dans le fait qu’elles les isolent des autres. Ces autres qui sont la société. Mais deux âmes détruites peuvent-elles être ensemble sans se nuire l’une à l’autre ? Un thème très bien exploité par l’auteure, surtout sur la fin du roman.

Les points négatifs :

Aucun, rien à signaler pour ma part, j’ai vraiment été happée par cette histoire. Tout y est bien fait.

En bref ?

Un gros coup de cœur ! Une romance dramatique adolescente qui a su m’envoûter.

La délicatesse – David Foenkinos


Quatrième de couverture :

« François pensa: si elle commande un déca, je me lève et je m’en vais.C’est la boisson la moins conviviale qui soit. Un thé, ce n’est guère mieux. On sent qu’on va passer des dimanches après-midi à regarder la télévision. Ou pire: chez les beaux-parents. Finalement, il se dit qu’un jus ça serait bien. Oui, un jus, c’est sympathique. C’est convivial et pas trop agressif. On sent la fille douce et équilibrée. Mais quel jus ? Mieux vaut esquiver les grands classiques: évitons la pomme ou l’orange, trop vu. Il faut être un tout petit peu original, sans être toutefois excentrique. La papaye ou la goyave, ça fait peur. Le jus d’abricot, c’est parfait. Si elle choisit ça, je l’épouse…
– Je vis prendre un jus… Un jus d’abricot, je crois, répondit Nathalie.
Il la regarda comme si elle était une effraction de la réalité. »

Mon avis :

A quelques jours de la sortie de l’adaptation cinématographique de ce livre par les frères Foenkinos, la lecture donne-t-elle envie de se jeter dans une salle de cinéma ? La réponse est oui pour moi !

Avant de commencer, ne vous attendez pas à une histoire extraordinaire avec ce livre. C’est tout le contraire ; quelque chose de très banal et, par là même, qui pourrait arriver à tout le monde.
C’est l’histoire de Nathalie, une jeune femme mariée à François. Leur amour file son bonhomme de chemin jusqu’à un dimanche où François ne revient pas de son jogging. Renversé par une voiture. Coma, mort. Nathalie va tenter de continuer sa vie, comme elle le peut. Jusqu’à rencontrer Markus sur son lieu de travail.
Voilà en quelques mots le pitch. Où est l’originalité, le petit plus qui fait que c’est un beau livre ? Clairement dans l’écriture et la façon dont l’auteur nous conte cette histoire.

Le deuil au début du roman est exprimé non pas cruement, non pas avec jugement, mais d’une façon très douce. Nathalie tente de s’en sortir et surtout de réaliser qu’elle ne reverra pas son mari. Très choyée par son entourage, chaque jour voit son lot de bonnes âmes qui viennent lui parler, la distraire. Difficile pour les proches d’imaginer que l’on peut se remettre doucement en restant seule. Oui, il faudrait qu’elle retravaille et non qu’elle végète. Mais comment fera-t-elle après une journée de travail normal, quand François ne sera pas là pour l’accueillir ?
Des mots très simples, des réflexions touchantes, pour exprimer un désarroi, pour tenter de comprendre la reconstruction après une mort violente.

Tout au long des 209 pages du roman, le lecteur suit l’évolution de cette femme, qui va se réfugier dans le monde professionnel pour avoir sans cesse l’esprit occupé. « La délicatesse » : un titre tout à fait approprié, puisque les personnages autour d’elle auront toujours des attentions pleines de délicatesse ou, au contraire, manquants totalement de délicatesse.
Les nombreux chapitres du livre sont souvent entrecoupés de sortes de digressions telles que : Résultats de ligue 1 le soir où Charles comprit qu’il ne plairait jamais à Nathalie. Les petits riens du quotidien qui deviennent très importants lorsqu’un évènement important marque la vie d’une personne. J’ai trouvé cela tellement juste que cela devient très beau sous l’insignifiance première.

Un roman d’une délicatesse, d’une douceur, magnifique. Très banal certe, mais ancré dans un quotidien qui pourrait être celui de chacun. C’est bien écrit et fluide dans l’enchaînement. Première expérience avec cet auteur et je ne manquerais par de recommencer.