Trafiquants d’hommes – Andrea di Nicola & Giampaolo Musumeci


NICOLA, Andrea (di) ; MUSUMECI, Giampaolo. Trafiquants d’hommes. Liana Levi, 2015, 189 pages, 18 €.
Traduit par Samuel Sfez.


Le sujet :

Chaque année, ce sont plusieurs milliers de clandestins qui arrivent dans les pays d’Europe occidentale. Qu’en est-il de ce trafic ? Andrea de Nicola et Giampaolo Musumeci ont enquêté deux années durant pour fournir un essai complet sur le sujet.

Les auteurs :

Andrea di Nicola est professeur de criminologie à l’université de Trente. Ses recherches portent sur l’organisation illégale de l’immigration et l’exploitation humaine (texte de l’éditeur, communiqué de presse).
Giampaolo Musumeci est journaliste, spécialiste des questions d’immigration et des questions africaines. (texte de l’éditeur, communiqué de presse)

Ce que j’en ai pensé :

– Le sujet de l’immigration illégale fait couler beaucoup d’encre, mais toujours de la même façon : on en parle uniquement lorsqu’il y a un naufrage et on a tendance à accabler les passeurs, soit le dernier maillon d’une longue chaîne. Ce livre, de par la crédibilité professionnelle de ses auteurs, m’a tout de suite interpelé. Et j’avoue m’être lancée dans ce livre à l’aveugle : je ne connais de l’immigration clandestine que les maigres informations que les médias publics nous livrent.

– Dès le premier chapitre, j’ai été scotchée. En effet, je ne m’attendais pas à la première révélation : le « trafic d’hommes » est une gigantesque économie illégale qui génère à peine moins d’argent que les cartels de la drogue. Et pour cause, c’est une véritable mafia, qui est gérée par un grand ponte et divers sous-fifres qui agissent à des strates différentes. Et ce qui est stupéfiant, et logique quand on y réfléchit, c’est qu’il s’agit d’un commerce très rentable. A la différence de la drogue, si un chargement est perdu (coule par exemple) cela ne pose aucun problème si les transferts d’argent ont eu lieu avant le passage (ce qui est fait dans la majorité des cas).

– Le communiqué de presse annonce « L’agence de voyages la plus impitoyable du monde« . Le terme n’est pas feint. En effet, vous apprendrez notamment dans ce livre que les solutions pour passer les « clients » sont diverses. Et dépendent en majeure partie du budget de ces derniers. Voyage en petit comité, en groupe, en avion première classe (oui, oui !)… Tout est possible si l’argent est au rendez-vous. Et l’énormité de ce business est que, la plupart des éléments de ce réseau est plus ou moins persuadé d’aider les gens ! Bien qu’une fois sur place, ils les laissent livrés à eux-mêmes, dans une promesse d’Eldorado qui n’est bien sûr qu’une chimère.

– Ce qui est terrifiant et dont il faut bien être conscient, c’est que une partie de notre criminalité émane de ce trafic humain : soit les personnes immigrent illégalement pour échapper à la justice de leur pays pour un crime quelconque ; soit la désillusion à l’arrivée est si forte que, la pauvreté prenant le dessus, la violence peut émerger. C’est justement pour cela que l’Europe doit être unie et agir en conséquence pour démanteler les réseaux. Le problème ? La demande est presque inépuisable, la faillite n’est pas pour demain.

– Ce que j’ai trouvé admirable dans cette enquête, c’est qu’il s’agit d’un véritable journalisme d’investigation. Les auteurs ont travaillé sur les archives judiciaires, mais aussi en interviewant des immigrés victimes et les criminels eux-mêmes ! Les témoignages sont édifiants et montrent l’organisation drastique et surtout les multiples ramifications de ce marché d’humains. Un travail de fond qui devraient être mis entre les mains d’une majorité pour comprendre l’étendue de ce commerce d’êtres humains.

En bref ?

Un livre-témoignage sur une entreprise qui n’a rien à envier au trafic de drogue. Victimes, Passeurs, les deux parties sont interrogées et livrent des informations inédites. Ce qui est terrifiant, c’est de voir l’inaccessibilité des têtes pensantes et l’organisation millimétrée de ce phénomène qui touche la planète entière.

Fatima ou les Algériennes au square – Leïla Sebbar



Quatrième de couverture :

On est au début des années 80.
Banlieue parisienne. La Courneuve. Fatima et ses amies algériennes de la cité se retrouvent au square. C’est leur patio. Elles sont les premières immigrées héroïnes de la littérature française. Dalila, 7 ans, la fille de Fatima, ne quitte pas le flan de sa mère. Elle écoute les histoires du quartier. Violence et tendresse dans l’exil. Bavardages, rires, cris, colères, bagarres, viols ; flics…Dalila, battue par son père, a décidé de gagner.

Mon avis :

Dalila est une jeune fille algérienne, née en France. Ses parents, immigrés, vivent à La Courneuve, dans la cité des 4000. Lorsqu’elle était enfant, Dalila suivait très souvent sa mère, Fatima, au square où celle-ci discutait avec ses amies. Des discussions où se racontaient les histoires des familles d’immigrés, des histoires de filles violées, d’enfants battus, de bagarres de jeunes adolescents.
Aujourd’hui, Dalila se souvient de ces récits, car elle a décidé de fuir le domicile familial où son père la bat.

Ce livre est un petit bijou qui conte la vie dans les cités peuplées de français et d’immigrés, dans les années 80 en France. La population très hétéroclite n’est pas habituée à vivre ensemble aussi le racisme et les préjugés sont légion.
Ce qui fait la force de ce roman, c’est cette façon si douce de raconter des faits divers graves. Leïla Sebbar fait entrer son lecteur dans le cercle des amies de Fatima. On se retrouve au square. Mais on se retrouve également plongé dans le quotidien de la famille de Dalila et Fatima ; qui nous explique à travers les lignes pourquoi la jeune fille ne peut plus vivre entre ces murs.

L’histoire de Dalila est somme toute assez banale. Devenue jeune fille, elle souhaite vivre comme ses amies françaises : sortir le soir, flirter avec des garçons, etc. Mais cela ne doit pas se passer comme cela pour son père, fervent musulman, qui ne veut pas subir le déshonneur à cause de sa fille. Le problème de l’intégration des immigrés est parfaitement rendu ici : la scission entre la volonté de s’intégrer dans une société faite de règles et de libertés différentes de celles enseignées à la maison. En Algérie, Dalila n’aurait peut-être pas vécu cela, car les tentations françaises auraient été moins présentes. Déteste-elle ce père devenu violent ? cette mère qui ne réagit pas ? ou le fait de vivre écartelée entre deux cultures très différentes ?
Quoiqu’il en soit, on retrouve toujours dans les récits de Fatima et ses amies, la question de la pauvreté et de ce qu’elle engendre.
Ali et Aïcha sont un couple très amoureux. Parents de cinq enfants, ils vivent dans une seule pièce. Aussi, lorsque Aïcha est à bout, elle bat son fils. Violemment. La proximité, la difficulté de l’intégration qui engendre l’isolement est facteur de violence. Le récit de cette famille est très touchant. L’auteur ne juge à aucun moment ses personnages malgré les actes répréhensibles qu’ils commettent. 

Malgré quelques tournures de phrases étranges (peut-être s’agit-il de la traduction) ou des phrases très longues, ce livre est tout simplement envoûtant. Il nous immerge totalement dans le monde des cités françaises dans les années 80 ; et cela pourrait également se dérouler à notre époque. C’est poignant, fort, bouleversant, violent, mais tellement touchant aussi.

Remerciements : Je remercie chaleureusement Libfly pour m’avoir permi de découvrir cet auteur et cette maison d’édition ; ainsi qu’aux éditions Elyzad, dont il me plairait de découvrir d’autres ouvrages.