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Les yeux de Sophie – Jojo Moyes

MOYES, Jojo. Les yeux de Sophie. Milady, 2017, 658 pages, 18,20 €.



Paris, 1916. Sophie Lefèvre doit prendre soin de sa famille alors que son mari part pour le front. Quand la ville tombe entre les mains de l’armée allemande, au milieu de la Première Guerre mondiale, Sophie est contrainte de faire le service tous les soirs à l’hôtel où réside la Wehrmacht. À l’instant où le nouveau commandant découvre le portrait qu’Édouard a fait de sa femme, cette image l’obsède. Une dangereuse obsession qui menace la réputation, la famille et la vie de Sophie, et va la conduire à prendre une terrible décision.

Un siècle plus tard, à Londres, Liv Halston reçoit ce portrait en cadeau de la part de son mari avant de recueillir son dernier soupir. Sa vie est bouleversée de plus belle lorsqu’une rencontre fortuite lui permet de découvrir la véritable histoire de ce tableau.

Je découvre, par le biais de ce roman, la très belle plume de Jojo Moyes, qui a déjà fait beaucoup d’adeptes. Et j’ai moi aussi été complètement charmée par son style, sa façon de conter des histoires dramatiques et son travail incontestable de recherches sur la place de l’art dans les prises de guerre.

Nous suivons Sophie, en 1916, en pleine campagne française durant la Première Guerre Mondiale, dans un village occupé par les allemands. Son mari Edouard est au front ; elle s’occupe de l’auberge familiale avec son soeur et son jeune frère. La première partie du roman est une image de la vie sous l’occupation : restrictions, faim, humiliations quotidiennes, que ce soit de la part des ennemis ou de son propre camp. Le climat ambiant mêle méfiance, peur et discrétion.
Quand un nouveau commandant allemand décide que l’auberge de Sophie sera la « cantine » de ses officiers, les ennuis commencent. Et pourtant cet officier, avant d’être l’ennemi, est un passionné d’art. Et de Sophie. Cette humanité de la part du monstre allemand perturbe. L’ennemi est censé être sans pitié.
⇒ Cette première partie m’a passionnée dès le début. Je me suis prise d’affection pour cette jeune femme forte qu’est Sophie. Courageuse mais terriblement amoureuse. Sa lueur d’espoir, c’est ce portait qu’a fait d’elle son mari, Edouard, « Les yeux de Sophie« .

Puis, bond dans le temps : nous sommes désormais en 2006, à Londres. Liv est une jeune veuve de trente ans, un peu taciturne depuis la mort de son mari et bientôt couverte de dettes. Elle vit dans une maison d’architecte dessinée par son mari, et beaucoup trop grande pour elle.
Cette deuxième partie est plus longue et il m’a été difficile de rentrer dedans après le coup de coeur pour Sophie. Mais très vite je me suis attachée à Liv.
Le lien entre les deux parties est évidemment le tableau, dont Liv est maintenant propriétaire : un cadeau de son mari. Liv va être amenée, malgré elle, à enquêter sur l’histoire du tableau.
Bien sûr, une histoire d’amour se cache derrière cette deuxième partie et j’ai absolument adoré. Et ce, jusqu’à la fin, qui m’a tellement plu !

⇒ En bref ?

Ce roman a été une découverte magnifique qui me donne envie de découvrir les autres romans de Jojo Moyes.
Au-delà des histoires d’amour, il y a le thème des oeuvres d’art volées par l’ennemi durant les guerres ; ces prises de guerre substituées à des familles et qui, malgré l’innocence des propriétaires actuels, n’en demeurent pas moins volées. Très intéressant.

Je conseille si vous aimez…

– Les récits historiques
– Le thème de la Première Guerre Mondiale

Les obus jouaient à pigeon vole – Raphaël Jerusalmy


JERUSALMY, Raphaël. Les obus jouaient à pigeon vole. Editions Bruno Doucey, 2016, 177 pages, 15,50 €.



L’histoire :

1916 : tranchée de première première ligne, au lieu-dit le Bois des Buttes. Le 17 mars à 16 h, le sous-lieutenant Cointreau-whisky, alias Guillaume Apollinaire, engagé volontaire, est atteint à la tempe par un éclat d’obus alors qu’il lit une revue littéraire. La revue qu’il tenait au moment de l’impact, annotée de sa main, vient d’être retrouvée en Bavière. C’est du moins ce que prétend l’auteur de ce récit. Les 24 h qui précèdent l’impact y sont relatées heure par heure, en un cruel compte à rebours qui condense le drame humain en train de se jouer au fond de cette tranchée et le bouleversement qu’il entraîne dans l’âme d’Apollinaire. Car cette journée va être capitale pour la poésie.

Ce que j’en ai pensé :

Lu dans le cadre du Prix Littéraire Cezam Inter-CE, par le biais duquel je vais donc lire 10 romans empruntés à la bibliothèque de mon CE.

Les obus jouaient à pigeon vole est un roman très particulier, court, qui nous parle de Guillaume Apollinaire, et de son engagement dans la Première Guerre Mondiale. Nous sommes le 16 et 17 mars 1916, dans une tranchée sur le front. Dans 24 heures, Apollinaire sera touché à la tête par un éclat d’obus.
Ce récit, c’est le compte à rebours qui nous amène jusqu’à l’impact.

Une écriture magnifique de Raphaël Jerusalmy, que je découvre et qui m’a totalement charmée. En très peu de pages, il nous conte la foi d’Apollinaire en son engagement, comme moyen de sublimer la poésie qui l’anime telle une flamme inextinguible. Pas de mélodrame dans ces quelques pages. Simplement des citoyens qui sont lancés dans ce conflit et qui en mesure la barbarie mais sans la nommer, sans s’apitoyer, sans montrer leur peur. Une force patriotique innée.
Apollinaire est un des rares poètes à s’être porté volontaire. Les projectiles ? Des « danseuses surdorées ». Et ces deux phrases, qui résument tellement bien tout cela : « Ah, si la guerre pouvait au moins servir à ça ! A écrire chaque ligne comme si c’était la dernière. »

Cette sélection de livres débute très bien ; il me tarde de découvrir ses concurrents !


Mauvais genre – Chloé Cruchaudet, Fabrice Virgili & Danièle Voldman


CRUCHAUDET C., VIRGILI F. & VOLDMAN D. Mauvais genre. Delcourt, 2013, 159 pages, 18,95 €.
Traduit par Fanny Soubiran.


L’histoire :

Un soldat déserteur pendant la Première Guerre Mondiale. Mais déserteur = mort. Jusqu’à ce que le gouvernement français se décide à les gracier, il devra vivre cloîtrer. Ou bien trouver un moyen de sortir incognito.

Les illustrations :


Etonnante histoire, étonnants dessins. J’ai trouvé la charte graphique de cette bande dessinée très pertinente. Des traits acérés, francs, avec pour seule touche de couleur un camaïeu de rouge/ocre.
J’aime ce choix de colorisation, qui amène une dimension dramatique très particulière à l’histoire. Le rouge sang de la guerre et des blessures, le rouge de la passion amoureuse et sexuelle.

Pour quel public ?

Attention, bande dessinée pour adulte uniquement !

Ce que j’en ai pensé :

Voilà une histoire vraie étonnamment adaptée en roman graphique par Chloé Cruchaudet.
Paul et Louise se rencontrent, se plaisent et se marient. Puis la Grande Guerre arrive. Avec son lot de cruautés, de blessures atroces, de peur et de mort. Paul est sur le front. Il voit mourir ses frères d’armes et ne le supporte plus. Il déserte l’armée, rentre à Paris et se terre dans une chambre morbide avec sa femme.
Pour sortir, il doit se travestir. Il devient Suzanne. Un personnage qu’il investit d’abord par nécessité puis par réel plaisir. Un personnage qui va lui permettre des folies sexuelles, des libertés à une époque où cela n’était pas décent, tout simplement pas permis.

Une histoire dramatique qui, en l’espace de quelques pages, développe des thèmes cruciaux, fondamentaux, tels que l’identité sexuelle, la violence conjugale et bien évidemment les ravages psychologiques que la Première Guerre Mondiale a laissé chez les Poilus. Paul est un condensé de colère et de douceur.
Au bout de dix ans, lorsque la nécessité de se travestir n’est plus de mise, la séparation entre ce personnage féminin et sa réalité masculine, si fade pour lui, va le détruire. Une schizophrénie terrible.

En bref ?

Difficile de dire qu’on a adoré une histoire si terrible ; surtout lorsqu’il s’agit d’une histoire vraie. Néanmoins, je peux vous assurer que vous ne ressortirez pas indemne de l’histoire de Paul et Louise.

Je voulais te dire – Louisa Young


YOUNG, Louisa. Je voulais te dire. Le Livre de Poche, 2014, 449 pages, 7,90 €.


L’histoire :

Nadine et Riley ; Julia et Peter… Deux couples qui ne se connaissent pas, mais que la Première guerre mondiale va rapprocher de la pire des manières.
Ils sont jeunes, amoureux, mais quand la guerre passe par là, rien n’est facile et surtout, plus rien ne sera jamais comme avant. Une guerre destructrice, autant du point de vue moral que physique.

Éléments de réflexion :

Un roman exceptionnel qui aborde le thème douloureux de la reconstruction suite à la participation à un conflit. Ici bien sûr, la Première guerre mondiale ; mais les thèmes développés sont universels, ils concernent tous les affrontements.
Ici, on parle d’amour et de la force de celui-ci, mais aussi de la difficulté de se reconstruire après avoir participé à des combats féroces. Des jeunes garçons pleins d’honneur et d’envie, obligés de tuer, blessés et renvoyés au front. Ce roman, c’est la description de la souffrance morale et physique qu’engendre les conflits de cette envergure.

Ce que j’ai apprécié :

– La magnifique couverture très romantique choisie par les éditions du Livre de Poche. Pourquoi citer cet argument en premier ? Parce qu’en librairie, c’est la première chose qui attire le lecteur potentiel et que celle-ci est particulièrement représentative du roman dans sa globalité : amour, guerre, douceur du bleu et agressivité du rouge/marron sang.

– Les personnages de Riley et de Peter sont les représentations de l’horreur de la guerre sur l’humain. Les deux sont allés combattre par envie et par amour de leur patrie ; et ils sont rentrés saufs avec l’obligation d’être heureux et de retourner à leur quotidien d’avant-guerre comme si rien ne s’était passé, comme s’ils n’avaient pas été détruit psychologiquement et physiquement.
Les personnages féminins sont également très importants dans ce roman : Nadine, Julia et Rose. Trois femmes que l’amour porte, que ce soit l’amour pour un homme ou l’amour de son prochain. Mais la guerre va également les détruire chacune d’une façon différente : le côtoiement des blessés graves, la trahison, l’éloignement, la vieillesse.

– Toutes les réflexions sur l’absurdité et la terrible violence de la guerre :

⇒ Les individus au contact du conflit (soldats et corps médical) sont des témoins sans pitié de l’absurdité de cette première guerre mondiale : Comment peut-on considérer l’être humain comme une créature exceptionnelle, à l’image de Dieu, si c’est pour la traiter comme un morceau de viande, que l’on extermine et surtout que l’on pousse à s’entretuer ? Louisa Young appuie sur l’horreur du choix : s’engager pour l’amour de son pays sans savoir que l’on va à l’abattoir et ne pas pouvoir faire marche arrière sous peine d’être abattu par son propre camp pour désertion.
⇒ La reconstruction des soldats qui rentrent : sont-ils des héros d’avoir survécus ? Ou des lâches de ne pas avoir péris aux côtés de leurs compagnons d’infortune ? Ils ont tués autant qu’ils ont sauvé, comment se regarder dans le miroir lorsqu’on ne sait ni qui ni combien de personnes sont mortes sous notre baïonnette ?
⇒ Et parallèlement, Louisa Young, notamment grâce au personnage de Riley, pose la question suivante : comment comprendre que l’on puisse encore nous aimer quand on se considère laid et mort à l’intérieur ?

– Et enfin, j’ai beaucoup aimé la réflexion de fond, que l’on entraperçoit mais qui sera décisive pour la suite de la vie des individus : c’est le début de l’abolition des classes et des clivages hommes/femmes. Car tous les hommes partis au front deviennent égaux, qu’ils soient fils d’ouvrier ou de bonne famille. Et les femmes ne sont pas en reste : infirmières, manutentionnaire dans les usines de munitions… L’effort de guerre, ce sont elles aussi : les petites mains qui se sont affairés à faire tourner le pays quand les hommes étaient loin.

Ce que j’ai moins/pas apprécié :

– Le seul point qui me dérange, c’est le résumé de quatrième de couverture : tout d’abord, il n’évoque en aucun cas le couple Julia et Peter, qui tiennent néanmoins une place importante dans l’ouvrage. De même qu’au début de l’histoire, beaucoup de passages se déroulent sur le champ de bataille et le lecteur ne s’y attend pas vraiment. Donc, pas de panique ! Tout cela est nécessaire et terriblement bien pensé par l’auteur ! Que cela ne vous arrête pas au début de la lecture.

En bref ?

Une lecture magnifique et terrifiante. Pour une génération européenne qui n’a pas connu les deux guerres mondiales, Louisa Young permet, grâce au personnage de Riley, de plonger dans la déchéance qu’elles ont engendré.

Cadre de lecture : Merci aux éditions Le Livre de Poche de m’avoir sélectionnée parmi les lecteurs blogueurs du mois d’octobre !